Le goût de l'universel a instauré en notre beau pays une prédilection pour les problèmes trop vastes pour être résolus. Entre deux solutions, nous choisissons toujours la plus générale, la plus complexe, la plus inaccessible.

C'est ainsi qu'au cours des âges nous avons créé des grands services publics de ceci ou de cela qui font notre fierté. À force d'être amendés « à la marge » avec des fonctionnalités nouvelles, ces systèmes sont devenus trop lourds et trop complexes pour être modifiables et assumer leur office en toutes affaires.

 

La multiplication des personnels, toujours réclamée et souvent obtenue par le personnel, fractionne les travaux, en complique la coordination, en accroît les délais.

Ainsi en est-il pour le grand nombre et pour la diversité des systèmes de retraite. Non seulement chacun est encagé par sa technique informatique mais aussi emprisonné par des réalités humaines accumulées au cours des âges. Les vieilles habitudes, les vieux acquis, les vieux privilèges, ne sont pas le monopole des vieux. Les jeunes endossent volontiers les vieilles livrées quand elles leur paraissent confortables.

On nous a promis la remise à plat et l'unification de tous les systèmes de retraite pour éradiquer inégalités, injustices et déficits. En ce relief tourmenté, la platitude n'est pas pour demain.

Comme l'a si bien dit un célèbre sénateur à propos des niches fiscales, « en chaque niche il y a un chien. » Et il est vrai qu'il y a plusieurs maisons dans la niche-mère sénatoriale.

Saurons-nous faire cette réforme ? De Gaulle nous avait prévenus dès 1962. « Chaque remous met en action les équipes diverses de la hargne, de la rogne et de la grogne. »

Le gouvernement prend son temps pour aborder les retraites. Et il s'applique à ne pas tout faire en même temps. Déjà, le Sénat recommence à grogner.

Nous entrons là dans l'un des fondamentaux de l'âme humaine, laquelle est bien plus difficile à reprogrammer qu'un logiciel informatique.

Mais même techniquement le problème est compliqué et il ne semble pas que nos législateurs zélés en aient mesuré toutes les difficultés. Ils nous promettent un système de retraites par points universel, qui s'appliquerait à toutes les professions, à tous les corps constitués et fédérerait tous les statuts. C'est croire qu'une transformation mathématique puisse unifier et harmoniser tous systèmes en transvasant en un barème unique tous les barèmes actuellement applicables. Il y a tant de conditions, de seuils, de dérogations, de circonstances, de cumuls, de parcours, de contrats plus ou moins formels, de périodes transitoires nécessaires, que les meilleurs technocrates ignorent et ne pourraient traiter qu'injustement par voie autoritaire.

On envisage un référendum pour effacer toutes oppositions. Cela supposerait que la solution soit précise en tous ses détails que nul ne peut entrevoir à priori et qui sont autant de sources de difficultés irréductibles.

Il y a là un casus belli généralisé qui voue la tentative à un échec certain.

En observant l'exercice de ce nouveau quinquennat, il me vient à l'esprit ce mot « historique » de Ledru-Rollin l'organisateur de la fameuse campagne des banquets qui prépara la Révolution de 1848 et la fin de la Monarchie de Juillet.

Arrêté par des manifestant il déclara « Il faut bien que je suive les autres, je suis leur chef ». Le temps a effacé son caractère circonstanciel à cette remarque. Il lui a conféré force de doctrine démocratique :« Il faut bien que je les suive, je suis leur chef. »

Mais le malheur de notre pays est la division. Il y a tant de partis, tant de courants, tant de tendances, tant de coteries et tant de chefs, que le chef suprême ne sait plus très bien qui il doit suivre et qui il doit trahir. Il va falloir choisir entre monolithe et granulat.

Si je devais conclure mes taquineries intempestives, je dirais aux inexpérimentés qui nous gouvernent, et à ceux qui les élisent, que le monde a commencé avant eux, que tout est plus compliqué qu'ils ne croient, qu'il faut être fort en histoire car tout a été dit et la plupart des erreurs a déjà été commise. L'avenir est dans le vent de l'histoire.

 

Pierre Auguste

Le 18 avril 2018